Avec la précarité qui prévaut dans le milieu du cinéma, c’est la Culture ivoirienne qui risque d’aller à vau-l’eau. Les acteurs de renom, censés donner au 7e Art, une certaine notoriété, croupissent sous le poids de l’instabilité, situation qui est loin de sécréter la création artistique.
Après Albert Kpan dit Téïsson en septembre 2025 et Podé Désiré en novembre 2025, c’est au tour de Fortuné Akakpo de bénéficier cette semaine du soutien du très généreux Stéphane Agbré, plus connu sous le nom d’Apoutchou National. Ce, après qu’une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux montrait l’acteur, accosté dans la rue par des passants, alors qu’il marchait, tout fatigué, sous un soleil de plomb.
Tous les trois sont acteurs de cinéma en plus d’être comédiens pour certains et humoristes pour d’autres. De vraies stars dans l’audiovisuel ivoirien et africain mais qui vivent une vie moins reluisante que nul ne peut imaginer. Que ce soit Téïsson, Podé Désiré ou Fortuné, ce trio d’acteurs émérites vivaient dans des habitations qui laissaient à désirer, en plus des arriérés de loyer pour lesquels ils étaient menacés d’expulsion.
Si Téïsson et Fortuné sont restés dans leurs ‘’deux pièces’’ jusqu’à ce que Apoutchou National les sorte de la gadoue pour leur trouver une maison leur appartenant désormais, ce ne fut pas le cas pour Podé Désiré qui avait été chassé de son lieu d’habitation par son propriétaire avant de recevoir le soutien financier d’Apoutchou et de ses ‘’missionnaires’’.
Et, à chaque fois, ce sont avec des larmes de joie mêlées à de mauvais souvenirs de tant d’années de souffrance qui accueillent les actions du bienfaiteur.
Et dire que ces talentueux artistes sont perçus comme des icônes qui, passant leur chemin, attirent des regards émerveillés dans la rue. Pourtant, la réalité est toute autre.
« On ne vit pas de ce qu’on fait et cela commence par les producteurs, à travers les cachets qu’ils versent aux acteurs et actrices », a enfoncé le clou l’actrice Bienvenue Koffi, dans les colonnes du quotidien ‘’L’Avenir’’. « A quel moment peut-on investir ? A quel moment peut-on vivre dignement ? », interroge l’artiste qui reconnaît : « quand on sort, on est des stars dehors. Mais, est-ce que vous connaissez nos réalités ? ». Et, la star de la série télévisée ‘’Faut pas fâcher’’ de charger : « les producteurs ont tout l’argent du monde, mais ils ne veulent pas bien payer les artistes que nous sommes. Donc, ce sont seulement eux qui doivent réussir ? ».
La situation de ces hommes et femmes du 7e art ivoirien en lumière la précarité que peuvent vivre certains artistes sous nos cieux, malgré leur talent.
Vous avez dit ministère de la Culture ?

Au regard de cette souffrance physique et morale que vivent de nombreux artistes comédiens et acteur de cinéma dans notre pays, on est à se demander à quoi sert encore le ministère de la Culture.
Cette faille qui consiste à accorder peu d’importance à la culture en général et au cinéma en particulier ne date pas de maintenant. D’ailleurs, à l’accession d’Alassane Ouattara au pouvoir, le ministre de la Culture d’alors, Bandama Kouakou Maurice avait fait prendre au gouvernement la décision de rémunérer des anciennes gloires de la musique et du cinéma ivoiriens. Ainsi, mensuellement, chacun d’entre eux recevait la somme de 300 000 F CFA à titre de rente viagère.
C’est, mine de rien, une décision sociale qui a préservé des vies dans ces différents secteurs de la culture ivoirienne.
Le soutien au cinéma ivoirien, Bandama Maurice, lui-même homme de Culture dans l’âme, en avait également fait son cheval de bataille.
Mais au-delà de ces quelques bons petits points, le cinéma en Côte d’Ivoire n’a jamais été une priorité pour nos gouvernants. Pourtant, ce ne sont pas les talents qui manquent à ce pays si riche de sa diversité culturelle.
Fondamentalement, il semble que dans ce pays, l’on n’accorde pas une place de choix à la Culture.
Ceux qui pensent que le ministère de la Culture est le parent pauvre du gouvernement n’ont forcément pas tort. A voir le budget du ministère de la Culture à côté d’autres, c’est le jour et la nuit.
En effet, le budget du ministère de la Culture et de la Francophonie de Côte d’Ivoire pour l’exercice 2026 a été adopté par la Commission des Affaires économiques et financières (CAEF) de l’Assemblée nationale, s’élevant à 37 598 620 420 FCFA. Présenté par la ministre Françoise Remarck, ce budget vise à financer huit programmes majeurs axés sur la promotion culturelle, la création artistique et la valorisation du patrimoine national.
Espérons que ces huit programmes seront exécutés pour le bonheur de la Culture ivoirienne.
Mais, là n’est pas le problème. Car, le tout n’est pas forcément dans la promotion culturelle, la création artistique et la valorisation du patrimoine national.
Le problème réside surtout dans l’organisation du secteur. Car, si le financement de la création artistique pourrait aider à faire évoluer les choses, que faire pour que les acteurs profitent de leur savoir-faire et de leur talent ? Les comédiens et acteurs qui jouent dans des films ivoiriens sont-ils rémunérés à la hauteur de leurs efforts et de leurs capacités ?
C’est le mal du problème ivoirien. Que font les autorités compétentes pour mettre de l’ordre à ce niveau ? L’on nous répondra qu’il faut que les acteurs eux-mêmes donnent de la voix.
« Les acteurs ne peuvent pas se plaindre parce que s’ils le font, ils s’exposent à des sanctions. Ils seront traités comme des rebelles et ne seront plus appelés à participer à un tournage. Et comme ces acteurs-là – qui tirent déjà le diable par la queue – ne veulent pas rester dans l’oubli ou sur le carreau, décident de se taire, de ne pas revendiquer ou même de prendre le cachet qu’on leur propose, si insignifiant soit-il », explique Mymy Blonde, cette autre ancienne actrice de la série télévisée ‘’Faut pas fâcher’’, aujourd’hui chroniqueuse sur la Nouvelle Chaîne Ivoirienne (NCI).
L’exemple nigérian…
Pourtant, ailleurs tout près de nous, le Nigeria donne l’exemple à suivre. Dans ce pays où foisonnent des stars du cinéma, l’Etat, sans forcément y investir beaucoup d’argent a su donner vie au 7e Art en organisant un secteur remuant et bouillant de talents qui, à première vue, devrait être difficile voire impossible à gérer.
Le cinéma au Nigeria, souvent désigné sous le nom de Nollywood, est la deuxième plus grande industrie cinématographique au monde en volume, derrière l’Inde. Basée principalement à Lagos, cette industrie produit plus de 2 000 films par an, principalement en format vidéo, avec de faibles budgets mais une grande popularité.
Nollywood est le fer de lance de l’industrie, mais le Nigeria abrite également le Kannywood, une industrie plus conservatrice située dans le Nord, qui produit des films en langue haoussa.
Les films nigérians sont connus pour leurs tournages rapides et des budgets réduits, bien que la qualité technique et les budgets augmentent, notamment avec l’influence des plateformes de streaming.
Le cinéma au Nigeria est un employeur majeur, occupant plus d’un million de personnes et contribuant significativement au PIB.
L’Etat nigérian joue un rôle principalement réglementaire et de soutien structurel à travers des institutions comme l’organisation internationale de la propriété intellectuelle (WIPO) et la censure, plutôt que de financement direct.
Bien que Nollywood soit largement financé par le privé, le gouvernement intervient pour protéger les droits d’auteur, censurer, et promouvoir le secteur comme levier économique.
Notons que Nollywood est la deuxième puissance cinématographique mondiale en volume, fonctionnant principalement sur le modèle du capitalisme privé.
Ouattara Abdoul Karim

