Cet opposant radical de Paul Biya, arrêté après les manifestations post-électorales, voit sa mort en détention relancer les accusations de répression et secouer Yaoundé.
Le Cameroun s’est réveillé, lundi 1er décembre, sous le choc. À peine un mois après la réélection contestée de Paul Biya, la mort en détention d’Anicet Ekane, figure de l’opposition radicale, vient brutalement rallumer les braises d’un climat déjà explosif. Âgé de 74 ans, le président du Mouvement africain pour la nouvelle indépendance et la démocratie (Manidem) – qui avait publiquement soutenu la candidature d’Issa Tchiroma Bakary face au président nonagénaire – est décédé au Centre médical militaire de la gendarmerie à Yaoundé. Une disparition qui, selon ses proches, porte la marque d’une détention « inhumaine » et maltraitée. Le gouvernement, lui, parle d’un décès « sous soins médicaux » et promet une enquête.
L’annonce est tombée en milieu de journée, confirmée à Reuters par son avocat, Ngouana Ulrich Juvenal, puis par sa sœur, Mariane Simon-Ekane, dans un message sobre sur Facebook. Sur RFI, les premières réactions de militants et d’opposants évoquent « un traumatisme national ». Dans un pays encore marqué par les 48 morts recensés après la répression des manifestations post-électorales, la nouvelle vient s’ajouter à un tableau politique que plusieurs observateurs décrivent déjà comme « le plus tendu depuis vingt ans ».
Une arrestation violente
D’après Reuters, Anicet Ekane avait été interpellé le 24 octobre au lendemain des marches dénonçant la victoire de Paul Biya, 92 ans et au pouvoir depuis 1982, reconduit pour un huitième mandat. Son parti avait alors parlé de « kidnapping » par des soldats en tenue, avant que les autorités ne formalisent des accusations lourdes : hostilité contre l’État, incitation à la révolte et appel à l’insurrection.
Les jours ayant précédé son décès renforcent encore le malaise. Dans une déclaration datée du 21 novembre, le Manidem affirmait que l’oxygénateur et les équipements médicaux indispensables à sa prise en charge – Ekane souffrait d’une affection respiratoire chronique – étaient « séquestrés » dans son véhicule, immobilisé dans un commissariat de Douala. Le parti accusait explicitement le commandant du poste d’avoir bloqué l’accès du matériel, parlant d’une « violation manifeste des droits humains » assimilée à une « mise à mort programmée ». Certaines sources citées par Journal du Cameroun rapportent que l’opposant apparaissait affaibli, presque incapable de parler, lors d’une visite récente de ses avocats.
Yaoundé tente de reprendre la main
Face à l’émoi provoqué par le décès, le ministère de la défense a publié un communiqué assurant qu’Anicet Ekane était « pris en charge par une équipe médicale mixte » et affirmant qu’une enquête médico-légale serait ouverte. Une communication qui peine à dissiper le sentiment d’arbitraire ressenti dans l’opposition.
Sur les réseaux sociaux, la colère monte. Actu Cameroun reprend les nombreuses accusations d’« acharnement politique » portées par les militants du Manidem, tandis que plusieurs personnalités de la société civile dénoncent des méthodes rappelant « les heures les plus sombres de la répression ». Pour certains, cette mort devient le symbole d’un régime « déterminé à étouffer toute contestation », analyse un politologue cité par RFI Afrique.
Un climat politique au bord de l’implosion
La disparition d’Anicet Ekane survient dans un Cameroun encore crispé par le scrutin présidentiel, dont les résultats ont été contestés par une partie de l’opposition, notamment les soutiens d’Issa Tchiroma Bakary, aujourd’hui réfugié en Gambie. Les tensions restent vives, d’autant que les images de la répression – 48 morts selon les ONG – ont profondément marqué l’opinion, tandis que de nombreux militants demeurent en détention.
Dans un communiqué publié lundi soir, Issa Tchiroma Bakary a dénoncé une mort « dont les circonstances sont d’une brutalité juridique et humaine inqualifiable ». S’adressant aux Camerounais, il a ajouté que « le sang d’Anicet Ekane n’appelait pas à la vengeance, mais à la justice », tout en assurant aux familles des prisonniers politiques qu’elles « ne sont pas seules ».
L’arrestation d’Ekane puis son décès s’inscrivent dans ce climat d’hostilité généralisée. Pour beaucoup, il devient le visage de la dérive sécuritaire d’un régime aux abois. Plusieurs organisations camerounaises de défense des droits humains appellent désormais à une enquête indépendante. À Douala comme à Yaoundé, des rassemblements discrets mais déterminés se forment déjà, malgré les interdictions préfectorales, laissant craindre de nouveaux affrontements.
Une figure politique qui dérangeait jusqu’au bout
Anicet Ekane n’était pas un opposant comme les autres. Né en 1951 à Douala, Anicet Ekane avait rejoint l’Union nationale des étudiants du Kamerun (Unek) dans les années 1970, avant d’adhérer en 1973 à l’UPC (Union des populations du Cameroun), parti longtemps interdit, puis de créer le Manidem en 1995. Intellectuel marxiste assumé, ancien professeur de philosophie politique, il était connu pour son refus catégorique de pactiser avec le pouvoir. Journal du Cameroun rappelait encore récemment son « intransigeance » et son refus de rejoindre les coalitions modérées, préférant un positionnement frontal contre le système Biya.
Sa mort en détention apparaît, aux yeux de ses sympathisants, comme la suite logique d’une trajectoire de confrontation. Pour le régime, elle ouvre une séquence à hauts risques : la possibilité d’un nouveau cycle de manifestations, alors que le pays peine déjà à contenir les tensions sécuritaires dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest.
Au-delà du Manidem, c’est toute l’opposition qui réagit. Plusieurs figures, dont des membres de la plateforme soutenant Tchiroma, dénoncent une « dérive autoritaire sans précédent ». Dans les quartiers populaires de Douala, où Ekane restait très implanté, les témoignages recueillis auprès de membres de la diaspora camerounaise évoquent une « immense colère ».
Si le gouvernement espère étouffer la polémique par la promesse d’une enquête, le pari est loin d’être gagné. Dans les rangs des diplomates africains à Yaoundé, certains craignent que la mort d’Ekane ne devienne « le point de rupture d’une crise déjà hors de contrôle ».
Source : Le Point Afrique

