La route vers la présidentielle de janvier 2026 s’ouvre sous tension : l’opposant Bobi Wine galvanise la jeunesse, tandis que le pouvoir Museveni réplique par arrestations, gaz et chiens policiers.
L’air de Kampala a changé. Il ne transporte plus seulement la poussière rouge de la saison sèche, mais cette âcre odeur de gaz poivre et de lacrymogènes qui colle aux vêtements comme à l’humeur du pays. À mesure que s’ouvre la campagne pour la présidentielle de janvier, la mécanique de l’intimidation tourne déjà à plein régime. Plus de 300 militants, cadres et sympathisants de la National Unity Platform (NUP), le parti de Bobi Wine, le principal opposant, ont été arrêtés depuis un mois. Une démonstration de force, méthodique et assumée.
La stratégie de l’étouffement
Lundi dernier, dans le quartier de Kawempe, Kampala a ressemblé à un champ de bataille urbain. Les forces de sécurité ont dispersé les partisans de Bobi Wine à coups de gaz poivre et de canon à eau. Mais un cap a été franchi : la police a lâché des chiens sur les manifestants. Une scène qui a sidéré jusqu’aux juristes. Interrogé par The Monitor, Anthony Asiimwe, vice-président de la Uganda Law Society, parle d’un geste « porteur d’un héritage profondément oppressif », rappelant les brigades canines de la police sud-africaine sous l’apartheid, utilisées pour « faire respecter la ségrégation raciale ».
Pour les avocats, « lâcher des chiens dans un rassemblement politique » n’est rien d’autre qu’un instrument de menace et de peur, en complète contradiction avec les garanties constitutionnelles. Joel Ssenyonyi, porte-parole du parti de Bobi Wine, décrit un régime « pris de panique », qui multiplie les arrestations pour « instiller la peur » et casser la dynamique de campagne. La plupart des personnes interpellées ne sont ni des cadres aguerris ni des stratèges de l’opposition : juste des militants, des coordinateurs locaux, des proches de l’opposant. Autant de citoyens devenus, en quelques jours, les nouvelles cibles d’un appareil sécuritaire bien rodé.
Répressions policières
Pour Bobi Wine – Robert Kyagulanyi à l’état civil –, chaque jour de campagne tient du parcours du combattant. Mardi 25 novembre, dans le district de Mukono, son cortège a avancé sous un nuage presque permanent de gaz lacrymogène, ponctué de tirs à balles réelles. Du matin au soir, la même scène : des partisans qui tentent de le suivre, et des forces de sécurité qui les dispersent sans ménagement. Contrainte rare, mais révélatrice : l’opposant de 43 ans a fini par demander à ses propres sympathisants de quitter les lieux pour éviter d’autres blessés. « Mes partisans rentrent chez eux pendant que j’attends, et quand vous voyez que votre ami se fait arrêter, aidez-le gentiment », a-t-il lancé à la foule à Kalagala, visiblement à court d’options face à l’escalade.
Plus au nord, à Arua, la tension est encore plus électrique. La ville reste un symbole : c’est là que la brutalité du régime s’était affichée au grand jour en 2018, lorsque la garde présidentielle avait frappé et arrêté l’opposant, cristallisant son ascension politique. Le souvenir affleure dans chaque rassemblement. Le 20 novembre, la police y a interpellé 32 sympathisants après une confrontation au cours de laquelle des véhicules des forces de l’ordre ont été endommagés. Bobi Wine, lui, a rappelé que le West Nile est « l’endroit où le monde a vu ce que nous traversons », accusant le gouvernement de sacrifier le potentiel de développement de cette région frontalière stratégique sur l’autel de la répression.
Pendant que l’opposition dresse la liste de ses disparus – Bobi Wine affirme que plus de 180 membres de son équipe ont été arrêtés –, Yoweri Museveni déroule, lui, une campagne parallèle, centrée sur la stabilité et la croissance. À quelque 600 kilomètres de là, dans la région de Bugisu, le vétéran du pouvoir exhorte les électeurs à se méfier des « touristes politiques ». La mécanique est bien huilée : promesses d’industrialisation, d’infrastructures modernes, d’enrichissement des ménages. Inaugurant une usine de transformation de manioc à Kamuli, il martèle que « l’industrialisation comblera le fossé du chômage ». Une réponse économique à une colère politique. Deux univers, deux temporalités.
Car le contraste est saisissant. D’un côté, un président qui, après près de quarante ans aux commandes, parle d’agro-industrie comme d’un horizon inévitable. De l’autre, une jeunesse qui réclame un avenir et voit ses figures de proue traînées dans la boue ou jetées en prison. Lundi, Bobi Wine a d’ailleurs commencé sa journée à la prison de haute sécurité de Luzira, où sont enfermés nombre de ses militants. À Masaka City, un compromis rarissime a été trouvé : sous l’impulsion du commissaire résident Ahmada Washaki, l’opposition a accepté de déplacer son rassemblement du Liberation Square aux terrains de Masaka Ssaza pour éviter une confrontation directe. Une trêve de courte portée dans une campagne où la réalité brutale rattrape déjà l’idée même de compétition démocratique.
Source : Le Point Afrique

