Une rare vidéo de l’ancien Premier ministre, diffusée le 22 août, a relancé les interrogations au sujet de ses ambitions. Sans appareil politique autorisé en Côte d’Ivoire, où il est toujours condamné à la prison à perpétuité, il a néanmoins réorganisé son mouvement.
Un fauteuil crème et des rideaux opaques. Tout est fait pour qu’il soit impossible de localiser l’ancien président de l’Assemblée nationale ivoirienne, en exil depuis 2019. Le plan, cadré sur le haut du corps de Guillaume Soro Kigbafori, dure à peine une minute trente. La vidéo postée le 22 août a pourtant fait rapidement le tour de la toile, et alimenté, comme à chacune de ses apparitions, de nombreuses spéculations.
« La doctrine de Générations et peuples solidaires [GPS] est celle de la dette et du mérite, et le nom de l’école politique est désormais la “mériquité”, a annoncé Soro dans la vidéo. Je souhaite aux uns et aux autres de la divulguer. » Costume sombre et cravate bleue, le patron de GPS – dissous par la justice ivoirienne – s’est adressé à ses militants d’un ton solennel à l’issue de la troisième « conférence nationale d’expression citoyenne » du mouvement.
Cet événement, sorte de congrès politique, s’est tenu à huis clos le 22 août. Y étaient conviés les 700 membres du bureau, par le biais d’un système de visioconférence, ainsi que des participants statutaires. L’occasion pour les partisans clandestins de l’ancien Premier ministre de revisiter « entièrement » les statuts, le règlement intérieur, le code de l’adhésion au mouvement, ainsi que ses structures. Cette réunion en précède une autre, extraordinaire, qui aura lieu le 26 septembre. La présidence de GPS doit y être renouvelée, et Guillaume Soro sera candidat à sa succession. Un comité électoral chargé de vérifier l’organisation du vote et les procédures qui y sont liées a été mis en place, ainsi qu’un comité technique.
Soro et Ouattara : une opposition assumée
Guillaume Soro veut-il faire comme tout le monde ? Cette initiative intervient en tout cas dans un contexte national : le Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP) d’Alassane Ouattara, le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), de Tidjane Thiam, et le Parti des peuples africains – Côte d’Ivoire (PPA-CI), de Laurent Gbagbo, ont tous profité de cette année 2026 postélectorale pour remettre de l’ordre dans leurs rangs.
Si Guillaume Soro n’a ni tenté de participer à l’élection présidentielle de 2025 – la dissolution de son mouvement a été confirmée en appel en 2023 et il a lui-même été condamné à vingt ans de prison puis à la perpétuité, ainsi qu’à la privation de ses droits civiques en 2020 – ni aux élections législatives qui ont suivi, l’ancien patron des Forces nouvelles ne fait pas mystère de son opposition à son ancien allié Alassane Ouattara. Il avait d’ailleurs adhéré, en juin 2025, à la plateforme « Trop c’est trop », de Laurent Gbagbo. Sans pour autant rejoindre l’alliance politique entre les deux candidats inéligibles du PPA-CI et du PDCI, car il tient pour l’heure à son isolement du paysage politique ivoirien.
L’ancien Premier ministre prend toutefois soin de ne jamais répondre directement aux admirateurs invétérés ou aux farouches détracteurs qui évoquent ses ambitions de gouverner un jour le pays, ou en tout cas de retourner aux affaires.
Depuis leurs deux appels téléphoniques, en mars 2024, Guillaume Soro et Alassane Ouattara n’ont plus échangé directement. « Il y a bien eu quelques intermédiaires, mais nous n’avons, [au GPS], plus pris langue », confirme Moussa Touré, directeur de communication et fidèle de longue date de l’ancien président de l’Assemblée nationale, à Jeune Afrique.
L’heure est plutôt, en ce mois d’août, à la « mériquité ». Un néologisme issu de l’expression « nul ne naît seul ni quitte », explique l’un des nombreux rédacteurs de sa page Facebook, un certain N’gbai Nanploh : « Garantir à chaque citoyen la tranquillité et la dignité par la culture du mérite. » Le même texte explique que la « rupture [de Guillaume Soro] avec le RHDP au pouvoir s’inscrit [en 2019] dans ce qu’il présente comme une volonté de rester fidèle à ses principes » ; et son « ambition politique ne serait donc pas seulement [la] poursuite du pouvoir ». Ambition donc, il y a.
Exil en AES
Où se trouve Guillaume Soro ? Est-il toujours installé dans l’un des pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), dont il soutient fermement les initiatives, et où ont eu lieu ses dernières apparitions publiques ? Que prépare-t-il ? L’amincissement de sa silhouette est-il le signe d’un problème de santé ? Sur ce point, au moins, ses conseillers ont voulu trancher et démentir fermement. Une publication sur son profil Facebook évoque un homme « rajeuni et frais » dans « une forme skinny ». Avant de donner quelques indices supplémentaires : un mot sur la « fin de son exil extra-africain », et un autre qui adresse « honneur, hommage et gratitude aux dirigeants de l’AES qui ont […] ouvert les bras à ce digne fils d’Afrique ».
« La résidence principale de Guillaume Soro est bien en AES », confirme Moussa Touré à Jeune Afrique. Le politicien se déplace toutefois dans la sous-région, au Ghana, où il a été reçu en audience par le président, John Dramani Mahama, en avril 2025. Selon nos informations, Guillaume Soro s’est également rendu, plus discrètement, dans deux autres capitales de la sous-région. L’une de ses destinations : Lomé, où il s’est entretenu avec le président du Conseil, Faure Essozimna Gnassingbé. Plus récemment, au mois de juillet, Soro était à Bruxelles, puis Luxembourg.
Cette dernière année, l’ancien Premier ministre a laissé ses équipes aux commandes, et ne s’est pas beaucoup exprimé publiquement. Précédant toujours leurs réflexions de la locution latine « lumen sit », les auteurs se succèdent, la plupart sous pseudonyme. Bien sûr, les plus fidèles soroïstes, ses quelque 12 000 abonnés sur la plateforme russe Telegram, ont droit à plus de détails. On y retrouve les coulisses de la prise de vue du 22 août, avec une deuxième vidéo de leur président, debout devant une double porte en bois. On peut y lire des messages de condoléances, des discours à la Nation à l’occasion de la fête de l’indépendance, le 7 août, ou des célébrations chrétiennes.
Des équipes clandestines
Sur le terrain, les délégations régionales organisent des tournois, des donations, rendent parfois des visites au nom de Guillaume Soro. À leurs risques et périls, puisque plusieurs cadres ont déjà été arrêtés. « La plupart des pièces maîtresses de GPS restent dans l’ombre, explique Moussa Touré. On a renforcé l’anonymisation de nos cadres après l’arrestation de Soumahoro Kando », en août 2024. Ce dernier, interpellé à l’issue d’une réunion et accusé de « maintenir en vie » une association suspendue, a quitté la prison après avoir purgé sa peine, au mois d’août. C’est aussi le cas d’El Hadj Mamadou Traoré.
Dissoute le 23 juin 2021, l’association – qui n’a jamais été transformée en parti politique, depuis sa création à Valence, en Espagne, deux ans plus tôt – a fait appel de cette décision, jugé irrecevable par la justice ivoirienne car le mouvement n’était pas représenté au procès. Les conseils de GPS se sont ensuite pourvus en cassation, mais la Cour constitutionnelle n’a pas formulé de réponse. « On ne se fait pas d’illusion, puisque Chantal Camara [présidente de la Cour constitutionnelle] était conseillère juridique d’Alassane Ouattara avant d’occuper ce poste, souffle Moussa Touré. Mais nous irons jusqu’au bout du droit. »
Quant à l’un de ses plus loyaux collaborateurs, son numéro deux et ancien chef de protocole Souleymane Koné Kamaraté – dit « Soul To Soul » –, il a été condamné à cinq ans de prison ferme sans mandat de dépôt pour « recel de détournement de deniers publics » et « blanchiment d’argent », en juin 2025. À distance, dans l’ombre, sans appareil politique autorisé ni présence publique en Côte d’Ivoire, Guillaume Soro continue donc d’occuper un certain espace. Reste à savoir si cette réorganisation prépare un véritable retour ou si elle vise simplement à maintenir vivante une ambition politique en sommeil.
