Si le gouvernement ivoirien affirme faire beaucoup ou vouloir faire assez pour assurer l’autosuffisance alimentaire aux populations, la réalité quotidienne oblige à reconnaître que la situation est loin d’être reluisante. Car, à la vérité, il importe de lever des blocages qui freinent la production vivrière au plan national.
Les cultures vivrières sont des productions agricoles destinées principalement à l’autoconsommation des paysans et aux marchés locaux, visant l’autosuffisance alimentaire. Elles se distinguent de l’agriculture de rente (exportation) et incluent des produits de base essentiels comme le manioc, l’igname, le maïs, la banane plantain, le riz et l’arachide. L’objectif est d’assurer la sécurité alimentaire et réduire la vulnérabilité des ménages.
Le vivrier occupe une place centrale dans l’économie locale avec 14,7% du PIB en Côte d’Ivoire et sont de plus en plus valorisées pour le marché local.
En Côte d’Ivoire, même quand ils ne manquent pas sur les marchés, les prix de ces produits de grande consommation grimpent au jour le jour.
« On ne sait vraiment pas pourquoi, mais même les produits qui viennent directement des champs deviennent cher », semble ne pas comprendre une dame, enseignante de son état, rencontrée dans un marché de la grande commune de Bouaké, au centre du pays.
« Le gombo, les aubergines, la tomate et même les feuilles pour notre sauce traditionnelle connaissent un prix exorbitant », poursuit-elle, très amère.
Même si le ministère de l’Agriculture, du Développement rural et des Productions vivrières soutient que la production nationale de vivriers est au-delà des attentes des populations, sur le terrain, la réalité est toute autre.
Avec la rareté des pluies dans le pays en 2025, l’igname, le maïs, le riz, l’arachide et même la banane se sont eux aussi raréfiés dans le quotidien des populations. La loi de l’offre et de la demande poussant à la hausse des prix sur les marchés.

Mais il n’y a pas que ce phénomène naturel qui empêche une production massive de ces denrées. Plusieurs raisons expliquent ces pénuries qui, au fil des années, risquent de tuer cette volonté de l’Etat d’assurer l’autosuffisance alimentaire dans un pays dont la population ne cesse d’augmenter en raison de sa stabilité, du rôle stratégique joué dans la sous-région ouest-africaine mais surtout de la crise qui secoue ses voisins du nord, en l’occurrence le Mali, le Burkina Faso et le Niger.
Manque de terres cultivables
Les Ivoiriens veulent bien cultiver parce que selon eux, tout devient cher.
Mais, face à cette volonté se heurte un manque criard de terre du fait d’une urbanisation sauvage née de la volonté des chefs de terre de procéder à des lotissements souvent anarchiques et à la vente de terrains.
Tous nos villages et villes prennent des proportions à tel point qu’entre deux villes, il est difficile de trouver des terres libres pour des travaux champêtres. Entre Bouaké et Katiola par exemple (moins de 50 km les séparent), il n’y a plus d’espaces pouvant servir à cultiver. Même les champs d’anacarde, d’ignames, de maïs et de potagers qui existaient ont été remplacés par des terrains bornés.
Cette politique d’ouverture des cités, même quand elle est faite souvent dans les normes, n’épargne pas les populations paysannes qui, pour la plupart, perdent des terres cultivables. Même quand ils sont dédommagés à hauteur d’un ou de deux lots, ces paysans savent que les terrains qui leur sont remis en compensation ne sont rien à côté des champs qu’ils perdent. C’est le cas de Hyacinthe, habitant d’un campement nommé Kantèkro qui a vu ses anacardiers détruits en juin 2024 dans le village de Djigbè, situé sur l’axe Bouaké-Katiola. Le campement de Kantèkro et le village de Djigbè sont contigus. Le grand champ d’anacarde et son jardin de fruits et légumes qui lui rapportaient gros ont été détruits pour faire place à un lotissement.
« Mes cousins et moi avions près d’une vingtaine d’hectares d’anacarde mais qui nous a été arrachée pour en faire un lotissement. Et j’avoue que j’ai tout perdu. Toute une vie passée à préparer mes vieux jours. Même les hectares de maraîchers qui me permettaient de m’occuper au jour le jour de ma famille ont été utilisés à cet effet. En retour, comme compensations, les propriétaires terriens nous ont promis des terrains pour les habitants de Kantèkro à la fin de l’opération », explique Hyacinthe qui affirme avoir bénéficié de la part d’un ami, d’une terre cultivable dans un campement lointain où il tente de rebâtir un champ d’anacarde. Dans l’espoir d’en bénéficier quelques années après si le ciel lui accorde longévité.
Mais, Hyacinthe n’est pas seul. Noël est dans la même situation. Sur le même axe Bouaké-Katiola, se situe le gros village de Touro, dans la commune de Katiola. Ledit village, comme bien d’autres, s’est agrandi après 2011. De nombreuses opérations de lotissement ont été et continuent d’être initiées. Au point de voir des champs, seule source de revenus des paysans, disparaître du jour au lendemain. Car, si plusieurs champs d’anacarde sont menacés de disparition, d’autres ont déjà été lotis et prêts à être vendus.
« A quelques centaines de mètres de Touro et Foro Foro, une opération de lotissement a été initiée en pleine brousse et nous a expropriés de nos champs d’anacarde », se désole Noël.
Noël affirme également que les propriétaires terriens lui promettent cinq (5) terrains en compensation de ses cinq (5) hectares d’anacarde, même si rien n’est encore effectif.
Les cultures pérennes au détriment du vivrier
Au nord du pays, le coton, appelé »or blanc » était la seule culture de rente. Depuis un peu plus de deux décennies, l’anacarde, l’arbre qui produit la noix de cajou a été promu. L’anacarde existait mais ne servait à rien. Avec les industriels indiens, elle a désormais pignon sur rue et est cultivée presque partout en Afrique de l’ouest, au Burkina Faso, au Mali, en Côte d’Ivoire.

Aujourd’hui, les champs d’ignames, d’arachides et de maïs et même de cotons ont progressivement fait la place aux hectares d’anacarde jugés plus rentables en termes de gains financiers.
Les cultures vivrières, pourtant négligées au profit de l’anacarde, sont celles qui nourrissent directement les populations.
L’anacarde est pour le nord, ce que sont le cacao, le café, l’hévéa et le palmier à huile pour la partie sud du pays. La vente de noix de cajou a permis aux régions où il est produit, d’apporter un relatif développement social et humain. Les villages ressemblent désormais à de petites villes avec les commodités qu’on trouve dans de grandes agglomérations, maisons de haut standing, téléviseurs, téléphones portables, etc.

Cependant, la relégation au second plan des cultures vivrières risque d’être préjudiciable aux populations.
C’est pourquoi, les pouvoirs publics ont le devoir de mener des campagnes de sensibilisation auprès de ces populations, les incitant à donner une place de choix aux cultures vivrières, celles-là même qui contribuent à l’autosuffisance alimentaire.
L’orpaillage clandestin
Le phénomène d’orpaillage est aussi un frein à l’agriculture et plusieurs régions en souffrent depuis des années.

Le département de Bouaflé en souffre énormément comme bien d’autres localités ivoiriennes notamment Aboisso, Bouna, Boundiali, Tengrela, Niakara, … où populations autochtones et orpailleurs clandestins venus de pays voisins ont souvent eu maille à partir, allant même jusqu’à s’affronter violemment.
Dans de nombreuses localités du pays, les populations ont perdu leurs terres cultivables à cause de ce phénomène. Du nord au sud, de l’est à l’ouest en passant par le centre, le constat est le même. Les lieux où prospère l’orpaillage clandestin, la culture de la terre s’incline, affirment les spécialistes.
S’il est vrai que les autorités se dressent contre ce fléau, il n’en demeure pas moins qu’il crée des dégâts dans différentes régions du pays, occasionnant souvent même des conflits avec les populations de ces zones où viennent s’installer ces orpailleurs.
Conflits éleveurs-agriculteurs
Les conflits éleveurs-agriculteurs ne datent pas de maintenant. Depuis le début des années 1980, ces conflits ont occasionné dans la moitié nord du pays, dans les zones de Boundiali, Tengrela, Mankono, Séguéla, Touba, Man et surtout Korhogo notamment, de nombreux dégâts matériels et humains. Des champs détruits, des autochtones sans défense, souvent même tués par des éleveurs et bouviers en général de l’ethnie peul. En représailles, des populations incendiaient des bourgs entiers d’éleveurs avec à l’intérieur de ces huttes, des familles.

C’est que ces éleveurs peuls, venus des pays voisins de la Côte d’Ivoire, forts des moyens financiers dont ils disposaient, se permettaient de conduire leurs bœufs dans les champs des cultivateurs et réagissaient avec désinvolture en ces termes : « allez vous plaindre où vous voulez ». Comme si les propriétaires de ces bergeries préparaient le terrain à l’avance, les autorités préfectorales, sous-préfectorales et judiciaires ne parvenaient pas à réparer ce qui était perçu par les populations autochtones comme une flagrante injustice et une frustration avérée. Les affaires étaient toujours classées sans suite devant le juge. Au grand dam des vaillantes et braves populations villageoises qui continuaient à se faire justice comme elles le pouvaient. Au point où l’Etat, face aux tueries massives, a fini par y mettre de l’ordre.
Le calme est finalement revenu et les villageois pouvaient travailler non seulement sans risquer de se faire agresser par ces éleveurs mais aussi sans voir leurs cultures détruites par leurs bêtes.
Malheureusement, depuis quelques années, le phénomène des éleveurs qui détruisent les champs avec leurs troupeaux de bœufs est de retour. Si bien qu’il est difficile pour les populations de planter du maïs, du riz, des arachides et même de tenter une aventure dans le potager.
« Avec le manque de pluies l’année dernière, les récoltes n’ont pas été bonnes, à tous les niveaux. Avec les premières pluies qui se sont abattues en avril, on a cru bon de courir en plantant le maïs, espérant que dans deux ou trois mois, on s’en sortirait avec un peu de nourriture pour la famille. C’était mal connaître les bouviers qui y conduisent nuitamment leurs bêtes. Tout le demi d’hectare de champs que mon fils a planté avec l’aide de manœuvres qu’il a payés de sa poche a été totalement ravagé par des troupeaux de bœufs », dénonce O. Sounan, un habitant de Katiola dont la plantation se situe hors de la ville, à quelques encablures du village de Touro sur l’axe Katiola-Bouaké. Ce dernier attribue la faute aux chefs de terres et de villages que certaines langues présentent comme des responsables de ces manquements.
« Nous ne savons pas si nos chefs reçoivent de ces éleveurs des prébendes ou d’autres avantages, mais ils sont insensibles à la question », lance un autre habitant. Quand un autre soulève la question du voisinage, très souvent évoqué pour régler ce genre de conflit.
« Quand des bœufs détruisent nos champs, chez les chefs de communautés ou de villages, c’est le pardon et la cohabitation qui sont mis en avant, en oubliant que c’est soit notre énergie soit de l’argent ou même les deux que nous avons utilisés pour réaliser ces travaux », s’insurge Touré Fousseny.
Idem à Touba où Diomandé F., une jeune dame explique la même situation. Pour elle, c’est sans état d’âme que les bergers vont détruire avec leurs bœufs, les champs de manioc, de sorgho, de maïs ou de riz. Comme ailleurs, c’est la même situation du règlement à l’amiable.
Un conducteur de taxi, rencontré dans la ville de Bouaké, raconte que dans sa localité à Mankono, les éleveurs ont été purement et simplement invités à quitter les lieux avec leurs troupeaux de bœufs.
« Bien après la crise postélectorale ivoirienne de 2010 et 2011, un haut cadre du Worodougou dont je tais le nom a demandé aux populations de s’opposer à leur installation dans la zone. C’est ce que nous avons fait en les boutant hors de notre localité. Aujourd’hui, vous ne trouverez aucun parc à bétails appartenant à éleveurs venus d’autres pays. Ce n’est pas de la xénophobie mais ils avaient pris l’habitude d’entrer avec leurs bœufs dans les champs qu’ils détruisaient sans regret », raconte-t-il.
C’est lui qui nous explique qu’au fond, il ne faudrait pas en vouloir aux bouviers peuls qui, souvent, travaillent pour des hauts cadres de la région, véritables détenteurs de ces parcs à bétails.
« Quand les bœufs détruisent les champs des pauvres paysans, les vachers ne trouvent rien d’autre à dire aux victimes que d’aller se faire voir ailleurs parce qu’ils savent que derrière eux, se cachent des autorités de la commune, du département ou de la région qui feront mains et pieds pour ne pas que l’étau se referme sur les fautifs », accuse notre interlocuteur.
Dans le département de Dianra, voisin de celui de Mankono, ce phénomène a encore la peau dure comme nous le raconte Bamba M., fils de la localité.
« Chez nous, ça existe bel et bien. On est même à se demander si cela va un jour cesser tant les parcs à bétails se multiplient. On fait avec parce qu’on n’a pas le choix. C’est ce qui nous pousse à courir vers les grandes villes comme Bouaké et Abidjan pour espérer avoir notre pain quotidien puisque nous ne parvenons pas à le faire sur nos terres », explique ce conducteur de moto-taxi.
Ouattara Abdoul Karim
Le mutisme de l’OCPV
Face à la cherté des produits vivriers sur les marchés, due selon des vendeuses, aux importations de tomates, de carottes, d’oignons … et à la rareté de ces denrées au plan national, nos services sont entrés en contact avec l’Office d’aide à la commercialisation des produits vivriers (OCPV) de Bouaké pour en savoir davantage sur la question.
De passage au siège de l’OCPV à Bouaké, au quartier Dougouba le jeudi 21 mai 2026, nous avons été reçus par un agent qui a pris nos coordonnées, promettant de nous appeler pour donner des réponses à nos préoccupations. Que nenni ! Jusqu’à la date du 16 juin 2026 où nous mettions sous presse, nous n’avons pas été contactés.
Mais apparemment, selon les chiffres récemment publiés par le ministère de l’Agriculture, du Développement rural et des Productions vivrières, la production au plan national serait plus que satisfaisante.
« La production nationale des cultures vivrières a atteint 25,8 millions de tonnes en 2025 contre 23,7 millions de tonnes en 2024, soit une progression de 9% en un an. Cette hausse témoigne du dynamisme du secteur agricole et du renforcement de la sécurité alimentaire du pays », a affirmé Nabagné Koné, le ministre de l’Agriculture, du Développement rural et des Productions vivrières le 6 juin 2026, à en croire une publication du Centre d’information et de communication gouvernementale (CICG).
Si tel est le cas, comment se fait-il que sur les marchés, notamment ceux de Bouaké, que le kilogramme de tomate atteigne le prix de 1 500 F CFA à ce jour. Avant la fête du mouton ou Tabaski, le prix du kilogramme de tomate oscillait entre 700 et 800 F CFA pour grimper à 1 200 puis 1 500 F CFA le samedi 13 juin 2026 lorsque nous faisions la ronde des marchés dans le cadre de notre reportage.
« Je ne vends plus de tomate parce que le prix du kilogramme est monté à 1 500 F. Si je m’en procure, personne ne voudra s’en procurer à ce prix. Et même le piment est devenu introuvable si bien qu’on le vend à 100 F les trois alors qu’on le faisait à six ou sept auparavant », explique une commerçante.
O.A.K

