Il existe dans la vie politique africaine une constante que beaucoup d’acteurs oublient lorsqu’ils sont portés par l’enthousiasme populaire. Les alliances naissent souvent contre un adversaire commun, mais elles se brisent presque toujours autour de la question du pouvoir. Le divorce spectaculaire entre le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko vient une nouvelle fois, le rappeler avec brutalité.
Le président sénégalais a mis fin aux fonctions de son Premier ministre seulement deux ans après leur accession commune au pouvoir. Ce qui frappe dans cette rupture n’est pas seulement sa nature politique, mais surtout la rapidité avec laquelle un compagnonnage présenté comme indestructible a basculé dans une rivalité ouverte.
Faye et Sonko incarnaient pourtant une promesse de rupture générationnelle, morale et souverainiste. Mais cette promesse portait dès l’origine une ambiguïté profonde. Sonko demeurait le leader charismatique, le faiseur de roi et l’homme du combat politique. Faye, lui, détenait désormais la légitimité institutionnelle et constitutionnelle du pouvoir. Or, en politique, le fauteuil finit souvent par peser plus lourd que le compagnonnage.
Le conflit apparaissait donc presque inévitable. Qui dirige réellement lorsque celui qui possède la popularité n’est pas celui qui détient la signature officielle ? Qui tranche lorsque le mentor devient le Premier ministre de son ancien lieutenant ? Qui parle au nom du projet lorsque le parti, le gouvernement et l’État ne respirent plus au même rythme ?
Le cas ivoirien
La Côte d’Ivoire connaît bien ce type de configuration politique. En 1995, le Front populaire ivoirien (FPI) de Laurent Gbagbo et le Rassemblement des Républicains (RDR) naissant s’étaient retrouvés au sein du Front républicain pour dénoncer le code électoral et la fermeture du jeu politique sous Henri Konan Bédié. Le boycott actif de la présidentielle de 1995 représentait alors l’expression la plus forte de cette alliance de circonstance. Pourtant, cette entente reposait davantage sur une opposition commune au Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) que sur une véritable vision partagée de l’État.
La suite de l’histoire l’a démontré. Après le coup d’Etat militaire du général Guéï puis lorsque Laurent Gbagbo accède au pouvoir en 2000, l’ancien compagnonnage entre le FPI et le RDR laisse progressivement place à la méfiance, puis à l’affrontement politique. Les alliés d’hier deviennent les adversaires du lendemain. Le pouvoir transforme les équilibres. Celui qui réclamait l’ouverture dans l’opposition peut être tenté, une fois au sommet, de verrouiller le système. Celui qui partageait les combats de rue devient ensuite un concurrent dans les urnes.
Le Rassemblement des Houphouëtistes pour la démocratie et la paix a lui aussi reproduit une autre version de cette mécanique. Pensé comme une grande famille houphouëtiste réunissant le PDCI, le RDR, l’UDPCI et le MFA autour d’un objectif commun de conquête du pouvoir, le RHDP a vu apparaître les frustrations une fois le pouvoir consolidé. Plusieurs petits alliés ont commencé à s’interroger sur leur véritable place dans l’alliance et sur leur capacité réelle à peser dans la gouvernance.
Le cas du Mouvement des Forces d’Avenir (MFA) reste particulièrement révélateur. En 2015, Anaky Kobena exprimait déjà le malaise d’un allié estimant ne pas être suffisamment associé au partage des responsabilités. En 2020, avec Yaya Fofana, la même interrogation ressurgit sous une autre forme : celle de l’autonomie politique, de la reconnaissance réelle dans le dispositif du RHDP et de la capacité du MFA à exister autrement que comme simple force d’appoint électoral.

C’est l’un des grands paradoxes des coalitions politiques africaines. Les alliés sont indispensables pour gagner les élections, mais deviennent souvent encombrants lorsqu’il faut partager le pouvoir. On applaudit leur apport électoral pendant les campagnes, mais leurs revendications deviennent plus difficiles à entendre lorsqu’ils réclament des responsabilités, du respect institutionnel et une reconnaissance politique réelle.
La rupture entre Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié obéissait également à cette logique. Le PDCI a quitté le RHDP lorsque les questions du parti unifié, de l’alternance et de la succession sont devenues centrales. Derrière les discours institutionnels se cachait une interrogation fondamentale : qui devait hériter politiquement de l’alliance après la conquête du pouvoir ?
Plus récemment, le rapprochement entre le Parti des peuples africains – Côte d’Ivoire (PPA-CI) de Laurent Gbagbo et le PDCI de Tidjane Thiam semble renouer avec cette vieille tradition des fronts communs. Les deux formations se retrouvent autour de la revendication d’élections transparentes, inclusives et apaisées. Mais là encore, la question fondamentale demeure entière : comment transformer une convergence tactique en véritable stratégie durable lorsque les intérêts particuliers commenceront à diverger ?
C’est précisément là que le parallèle avec Faye et Sonko devient éclairant. Les alliances politiques ne meurent pas uniquement par trahison. Elles meurent souvent faute de clarification préalable. Qui commande ? Qui décide ? Qui parle ? Qui bénéficie ? Qui accepte de renoncer ? Tant que ces questions restent dissimulées derrière les slogans d’unité, la rupture devient presqu’inévitable.

Faye et Sonko rappellent qu’il est difficile pour deux légitimités concurrentes de cohabiter durablement sans arbitrage clair. Le RHDP a montré que la conquête du pouvoir ne suffit pas à bâtir une famille politique stable. Le Front républicain FPI-RDR avait déjà démontré qu’une alliance contre un adversaire n’est pas automatiquement une alliance capable de gouverner ensemble sur le long terme. Quant au PPA-CI et au PDCI, ils se retrouvent aujourd’hui face à cette même épreuve historique : transformer une convergence électorale en véritable projet politique commun, ou laisser les intérêts particuliers reprendre le dessus.
La vérité est que beaucoup de partis africains aiment les alliances comme instruments de conquête, mais les redoutent comme espaces de partage. L’unité est célébrée tant qu’elle permet de mobiliser les foules. Elle devient suspecte dès qu’elle oblige à céder une place, à respecter un accord ou à préparer une succession. C’est souvent ainsi que les tandems politiques finissent par se transformer en duels.
Au fond, le divorce entre Faye et Sonko dépasse largement le cadre sénégalais. Il parle à toute l’Afrique politique. Il rappelle que le charisme ne remplace jamais les institutions, que la loyauté personnelle ne suffit pas à gouverner durablement, et qu’un projet politique reposant essentiellement sur deux hommes finit toujours par être fragilisé par l’ego de l’un et l’autorité de l’autre.
La leçon reste simple. Une alliance qui ne règle pas clairement la question du pouvoir avant la victoire sera contrainte de la régler après la victoire, souvent dans la douleur. Et lorsque cette douleur éclate, ce ne sont pas uniquement les chefs politiques qui en paient le prix. Ce sont aussi les militants, les institutions et parfois le pays tout entier.
Moctar O.

