Choisies par les instances catholiques, sept victimes de violences sexuelles dans l’Eglise échangent, ce dimanche 27 septembre à Lourdes, avec le pape en privé. Si le pontife montre que le dossier demeure une préoccupation, le format retenu interroge.
Le rendez-vous n’est pas sans risque pour Léon XIV. Choisies par les instances officielles catholiques, sept victimes de violences sexuelles au sein de l’Eglise sont reçues en privé, ce dimanche 27 septembre à Lourdes, par le pape − une rencontre organisée à la demande du pontife américain. «Dialoguer ne signifie pas cautionner. Etre reçu ne signifie pas renoncer à notre exigence», ont indiqué collectivement celles-ci, dans un communiqué, publié le 15 septembre, une manière déjà de revendiquer leur liberté de ton.
Cinq d’entre elles ont dévoilé leur identité tels que Jean-Marie Delbos, le premier à avoir alerté sur le scandale des violences commises à l’institut Notre-Dame de Bétharram (Hautes-Pyrénées), ou Bertrand Virieux, l’un des cofondateurs de La Parole libérée, le premier collectif français de victimes fondé à Lyon, en 2015, dans le cadre de l’affaire Preynat. Parmi celles qui ont requis l’anonymat figure une victime de l’abbé Pierre, affaire qui a éclaté en juillet 2024 et qui constitue l’un des plus grands scandales pour l’Eglise catholique de ces dix dernières années.
«Que le pape reçoive ces sept victimes est un geste de reconnaissance et montre que ce dossier demeure pour lui, une préoccupation», souligne Brigitte Navail, membre du collectif de victimes Foi et Résilience. Toutefois, l’entrevue ne fait pas l’unanimité. Elle a suscité, ces dernières semaines, des interrogations et des polémiques. «La façon dont les victimes qui rencontrent le pape ont été choisies n’est pas transparente», regrette le jésuite Patrick Goujon, lui-même victime d’un prêtre pédocriminel et une voix très écoutée.
«Un mépris institutionnel»
Ce sont les instances officielles de l’Eglise catholique qui ont constitué la délégation reçue par le pape, souhaitant que les personnes présentes le soient à titre individuel et ne représentent aucun collectif. Ce qui a fortement mécontenté, notamment le collectif des victimes de Bétharram qui, dès le mois de mai, avait manifesté son souhait de rencontrer Léon XIV. Son porte-parole, Alain Esquerre, a déploré «un mépris institutionnel».
«Pour les victimes, le choix opéré a été souvent une source de souffrances», souligne une figure de la lutte contre la pédocriminalité dans l’Eglise catholique. Le format de la rencontre, un choix de Léon XIV, restreint de fait drastiquement le nombre de personnes rencontrées et entendues par le pape. C’est cette configuration qui avait été également retenue lors de la visite du pontife américain, en juin, en Espagne et qui avait, là aussi, suscité la polémique. Avant la rencontre avec le pape à Lourdes, les sept victimes ont été priées, elles, de garder le silence et de ne pas répondre aux sollicitations de la presse.
«Entendre quelques victimes évite d’aborder l’aspect systémique des violences sexuelles commises dans l’Eglise catholique», regrette, pour sa part, Marie Derain de Vaucresson qui achève son mandat à la tête de l’Instance nationale indépendante de reconnaissance et de réparation ayant accompagné plus de 2000 victimes depuis sa mise en place, en 2022, par l’épiscopat. Ce constat est partagé par de nombreuses personnes engagées dans la lutte contre la pédocriminalité dans l’Eglise catholique, estimant que des réformes s’imposent au sein de l’institution pour venir à bout des scandales des violences sexuelles.
La question de la reconnaissance
Si elle n’est pas suffisante de l’avis des collectifs et des acteurs engagés dans ce combat, la rencontre entre Léon XIV et les victimes a une portée symbolique considérable. Des paroles fortes de la part du pape sont attendues. Abordera-t-il aussi ce dossier qui demeure explosif lors de sa rencontre avec les évêques français, programmée également ce 27 septembre à Lourdes ?
Reste une question épineuse, la reconnaissance par Léon XIV du travail accompli, notamment grâce à la conviction et à l’implication de la théologienne Véronique Margron, en France. Les recherches et l’important recueil de témoignages de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise (Ciase), présidée par Jean-Marc Sauvé, ont été pionniers. Son rapport, publié en octobre 2021, avait estimé le nombre de victimes au sein du catholicisme à 330 000 depuis les années 50. Dans la foulée du rapport Sauvé, deux instances indépendantes ont été mises en place par l’institution pour prendre en charge l’indemnisation des victimes.
Au Vatican, la curie romaine et le pape François, qui ne souhaitaient pas que d’autres épiscopats se lancent dans des démarches similaires, ont manifesté, à l’époque, une grande réticence par rapport aux travaux de la Ciase et aux priorités données, en France, à ce dossier. Léon XIV, plus ferme que son prédécesseur dans la gestion des violences sexuelles, va-t-il tourner la page de ce contentieux ? Samedi, après avoir rendu la messe sur la place de la Concorde, le pontife a salué Jean-Marc Sauvé comme une vingtaine de personnes, dont plusieurs ont été ou sont engagées dans la lutte contre les violences sexuelles dans l’Eglise. Un premier signe ?
Source : Libération
