La succession du président ivoirien Alassane Ouattara est un sujet qui fait jaser depuis. Les détracteurs de son frère cadet, le vice-Premier ministre Téné Birahima Ouattara, perçu comme son potentiel remplaçant, au lieu d’axer le discours sur la compétence de l’homme, mènent le débat de la filiation qui pourtant, reste ici un épiphénomène.
« (… ) Etre le petit frère du chef de l’Etat n’est pas un mérite personnel, un diplôme, une compétence, et ne peut se substituer à la loi de la démocratie, de l’égalité des chances », affirmait le jeudi 07 mai 2026, le président du Front populaire ivoirien (FPI), Pascal Affi N’guessan au cours d’une conférence de presse à Abidjan. Faisant ainsi allusion à Téné Birahima Ouattara, frère cadet du président ivoirien, que tout le monde voit dans le starting-block pour la présidentielle de 2030.
Rien, d’emblée ne dit que le frère ou le fils d’un président est un vaurien. La parenté ou la filiation ne devrait pas être a priori un avantage. Elle ne devrait pas être non plus un handicap ou une raison pour écarter des personnes qui ont de la valeur à partager.
En d’autres termes, si le fils ou le frère du président ou du Directeur général a du talent à revendre, faut-il sacrifier cette capacité pour la simple raison qu’ils sont de la même famille biologique ?
En Afrique, de nombreux chefs d’Etat ont succédé, pas à leurs frères mais à leurs géniteurs. Si la suite n’a pas été à la perfection, les successeurs ont tout de même assuré comme ils le pouvaient. Tous des enfants de présidents, ils ont remplacé leurs pères et ont gouverné leurs différents pays bon an mal an.
Joseph Kabila Kabange. Le fils de Laurent Désiré Kabila a succédé à son père à la tête de la République démocratique du Congo (RDC) après l’assassinat de celui-ci le 16 janvier 2001. Joseph Kabila est resté au pouvoir du 26 janvier 2001 au 24 janvier 2019 soit 18 ans à la tête d’un pays constamment plongé dans la crise depuis le début de la première guerre du Congo fin 1996. Son successeur, Félix Tshisekedi, élu en 2018, puis réélu en 2023, est en train d’achever son second mandat à la tête d’un pays, toujours traversé par la guerre.
Faure Essozimna Gnassingbe. Fils de Gnassingbé Eyadema, président de la République de 1967 jusqu’à sa mort en 2005, Faure est d’abord président par intérim (du 7 au 25 février 2005), puis président de la République jusqu’au 3 mai 2025, date à laquelle il devient président du Conseil, après avoir abandonné le système présidentiel. Agé de 60 ans, Faure Gnassingbé totalise 21 ans de gestion du pouvoir d’Etat et compte quatre mandats présidentiels dans un pays qui poursuit son combat non seulement contre la pauvreté mais aussi pour un mieux-être comme la plupart des Etats africains.
Ali Bongo Ondimba. Fils d’Omar Bongo, qui a présidé le Gabon de 1967 à 2009, Ali a été le président de ce pays d’Afrique centrale jusqu’en 2023. Candidat à l’élection présidentielle de 2009, organisée à la suite de la mort de son père, il l’emporte. A la tête du pays depuis près de quatorze ans, il brigue un troisième mandat à l’occasion de l’élection présidentielle de 2023. Les résultats, contestés par l’opposition et le donnant vainqueur, provoquent sa destitution par l’armée après 14 ans passés au pouvoir. Brice Clotaire Oligui N’guema, aujourd’hui aux affaires, tente de sortir le Gabon du marasme économique.
Mahamat Idriss Deby Itno est le président de la République du Tchad depuis le 21 avril 2021. Après la mort inattendue de son père Idriss Déby Itno dans une offensive militaire en avril 2021, il devient président du Conseil militaire de transition puis président de la Transition, faisant office de chef d’Etat dans des conditions controversées. Il remporte l’élection présidentielle de 2024 et conduit depuis cette date, la destinée de cet autre pays africain qui a toujours connu des moments de tension guerrière.
A cette liste s’ajoute Teodoro Nguema Obiang Mangue, surnommé « Teodorín ». Fils aîné du président de Guinée équatoriale Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, Teodorin est le vice-président de la République depuis 2016 et est considéré comme le successeur potentiel de son père qui dirige le pays depuis plus de 45 ans.
Un point commun unit ces quatre présidents. Ils ont accédé au pouvoir d’Etat après le décès de leurs géniteurs, chacun avec des fortunes diverses.
De quelle compétence parle-t-on ?
Parmi les quatre hommes qui président ou qui ont présidé aux destinées de leurs pays respectifs, deux en l’occurrence Joseph Kabila et Mahamat Idriss Deby Itno ont une formation de militaire. Ils ont atterri au palais présidentiel sans une formation préalable dans la gestion d’un Etat.
Et pourtant, Joseph Kabila a fait son petit bonhomme de chemin pendant près de 18 ans à la tête de son pays quand Mahamat Idriss Deby continue de diriger fièrement le Tchad.
Loin de nous l’idée d’encourager cette façon d’accéder à la tête des Etats. Une sorte d’amateurisme qui, souvent, pourrait desservir. Toujours est-il que même sans expérience, ils arrivent peu ou prou à jouer leur partition à la tête de leurs Etats.
Quant à Faure Gnassingbé et Ali Bongo, les deux personnalités ne sont pas arrivées aux palais présidentiels de leurs Etats respectifs, ex-nihilo. Faure n’est pas sorti du néant. Avant d’accéder à la présidence, le fils d’Eyadema a siégé à l’Assemblée nationale du Togo à partir de 1999, puis est devenu ministre des Travaux publics, des Mines et de l’Equipement en 2003. A la suite du décès de son père le 5 février 2005, il est élu président de l’Assemblée nationale avant d’être proclamé président par intérim par l’armée togolaise. Il démissionne le 25 février 2005 et se présente à l’élection présidentielle organisée en avril de la même année et est déclaré vainqueur du scrutin.
Comme Faure, Ali Bongo a appris auprès de son défunt père. Député à partir de 1990, il a été ministre des Affaires étrangères de 1989 à 1991, puis de la Défense de 1999 à 2009, date du décès d’Omar Bongo.
A ces deux, s’ajoute Teodoro Nguema Obiang Mangue. Vice-président de la République équato-guinéenne depuis 2016, il apprend petit à petit auprès de son père Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, avant l’heure de départ du pouvoir du géniteur.
Au-delà des études scolaires, universitaires et des connaissances livresques, la formation dans la gestion d’un Etat est pour l’homme politique, la compétence tant évoquée par certains dont Affi N’guessan.
Le cas Laurent Gbagbo
En effet, le général Gaston Ouassénan Koné évoquait le cas de l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo dans une interview accordée au quotidien gouvernemental ivoirien ‘’Fraternité Matin’’ avant son décès en août 2023.
Le natif de Katiola estimait que la plus grande erreur de Gbagbo avait été de refuser systématiquement d’entrer au gouvernement du temps de Félix Houphouët-Boigny, manquant ainsi une opportunité d’apprendre la gestion de l’Etat.
« Vous savez, le président Gbagbo, pendant la gestion du président Houphouët, n’a pas voulu rentrer au gouvernement. Je pense que cela a été une erreur parce que tout s’apprend dans la vie », jugeait l’ancien ministre de la Sécurité d’Houphouët et de Bédié. Non sans insister.
« Le Président Houphouët-Boigny lui a fait trois fois des propositions d’entrer au gouvernement, mais il a refusé en se disant qu’il (NDLR ; Houphouët-Boigny) voulait le corrompre. S’il avait accepté d’entrer dans le gouvernement d’Houphouët-Boigny, il aurait beaucoup appris », a regretté Ouassénan, soulignant que participer rien qu’au Conseil des ministres aurait permis à Gbagbo de comprendre des aspects de la politique auxquels il n’avait peut-être pas songé.
Contrairement à son Premier ministre Pascal Affi N’guessan et ses ministres Bohoun Bouabré, Amani N’guessan Michel, Léon Emmanuel Monnet, Séri Bailly Zacharie, Hubert Oulaye qui avaient eu la chance de participer au gouvernement Seydou Diarra sous la transition militaire, Laurent Gbagbo ne foulait pour la première fois de sa vie, une salle des conseils des ministres que lorsqu’il a pris le pouvoir le 26 octobre 2000. Cela va sans dire que ses ministres avaient plus d’expériences dans la gestion des affaires de l’Etat que lui, le chef.
Ceci expliquerait-il cela ?
La question Téné Birahima Ouattara
Téné Birahima Ouattara lui, n’est pas le fils d’Alassane Ouattara mais son frère. Contrairement à Joseph Kabila, Faure Gnassingbé, Ali Bongo et Mahamat Idriss Deby qui sont eux, enfants de leurs pères.
En outre, comme Faure et Ali, le vice-Premier ministre ivoirien et ministre de la Défense apprend depuis belle lurette auprès de son frère aîné comme l’avait appris Amadou Gon Coulibaly avant son brusque décès en 2020, alors qu’il venait d’être présenté comme le successeur de son mentor.
Lui, s’il veut vraiment être candidat en 2030, n’attend forcément pas le décès de son frère aîné pour espérer bondir sur le fauteuil présidentiel. On imagine que Téné voudrait certainement passer par la voie démocratique étant entendu que le président Ouattara sera constitutionnellement forclos après ses deux derniers mandats (2020-2030) en convainquant les Ivoiriens sur ses valeurs. Ce à quoi veulent s’opposer certains opposants qui agitent le sombre drapeau de la filiation ou de la parenté.
Nommé ministre des Affaires présidentielles en mars 2012, Téné Birahima Ouattara est chargé de la trésorerie de la Présidence de la République. Il contribue à la baisse des coûts de fonctionnement du bureau du président de la République d’environ 500 millions de F CFA. Il est aussi chargé des services rattachés à la Présidence, comme le cabinet de la Première dame, Dominique Ouattara, et surtout du domaine réservé du chef de l’Etat : les services de renseignements et les questions sécuritaires.
Il siège au Conseil national de sécurité (CNS). En février 2019, il prend la tête de l’Unité de lutte contre le grand banditisme en tant que Commandant en chef. Le 8 mars 2021, le président Ouattara le nomme à titre intérimaire pour remplacer Hamed Bakayoko, atteint d’un cancer en phase terminale, comme ministre de la Défense. Il cumule cette fonction avec celle de ministre des Affaires présidentielles. Il est ensuite reconduit dans ses fonctions de ministre de la Défense dans le gouvernement Achi, formé le 6 avril 2021. Il est reconduit à la même fonction le 20 avril 2022 après un remaniement. Téné Birahima Ouattara est réélu président du conseil régional du Tchologo lors de l’élection régionale qui se tient en septembre 2023 et est reconduit au ministère de la Défense dans le gouvernement Beugré Mambé I (en 2023) et dans le gouvernement Beugré Mambé II en janvier 2026, obtenant en plus le poste de vice-Premier ministre.
Comme ministre de la Défense, « Photocopie », comme on l’appelle affectueusement en raison de sa ressemblance avec Alassane Ouattara, a géré des dossiers jugés sensibles notamment l’affaire des 49 soldats bloqués au Mali, mais également des questions militaires entre le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire qui l’ont souvent obligé à se déplacer en terre burkinabè alors que le torchon brûlait entre les deux pays.
Et la coopération militaire entre la Côte d’Ivoire et ses partenaires comme le Maroc, la France, les USA, Israël et d’autres pays ? Qui les entretient si ce n’est le ministre de la Défense ?
Sans être l’avocat défenseur de Téné Birahima Ouattara, si ce n’est pas de la compétence, ce n’est pas non plus de l’incompétence.
Le débat doit être ailleurs que dans la filiation ou dans la parenté. Il faut le relever, ce débat. C’est dans l’intérêt de la Côte d’Ivoire et des Ivoiriens qui attendent mieux de leur opposition dont des membres à travers leurs tribunes, relèvent le débat en touchant du doigt l’essentiel dans un discours direct et courtois mais empreint d’arguments solides et inattaquables.
Ouattara Abdoul Karim

