Après la présidentielle d’octobre 2025 et les législatives du 27 décembre, les deux principaux partis ivoiriens ont sorti le glaive disciplinaire contre leurs propres militants. Un choix qui interroge sur la vitalité démocratique en interne.
Les résultats étaient à peine proclamés que les règlements de compte ont commencé. Dans les états-majors du Rassemblement des Houphouétistes pour la Démocratie et la Paix (RHDP) comme au sein du Parti des Peuples Africains (PPA-CI), les mois qui ont suivi les deux grands scrutins de 2025 ont été marqués par une vague de sanctions, de convocations devant les conseils de discipline et de remplacements à la tête des structures de jeunesse et des ligues féminines. Derrière ces décisions, c’est la question fondamentale de la démocratie interne qui refait surface avec une acuité nouvelle.
Au RHDP, le bilan est sans appel. Pas moins de 176 cadres et militants ont été sanctionnés pour n’avoir pas respecté les investitures officielles du parti lors des législatives du 27 décembre 2025. Les mesures sont lourdes, allant du blâme à la déchéance des fonctions internes, en passant par l’exclusion des élections internes pendant trois ans et l’interdiction de représenter le parti jusqu’à fin 2028.
Ces sanctions visent des militants qui ont fait le choix de se présenter en candidats indépendants, parfois avec succès. Certains ont même battu les candidats officiellement investis, ce qui a rendu la décision encore plus sensible pour la direction. En parallèle, plusieurs responsables de structures internes ont été remplacés.
La direction du RHDP assume ce choix et l’inscrit dans une logique de discipline. Mais cette position pose une question essentielle. Peut-on parler de démocratie interne lorsque l’expression des ambitions individuelles se heurte à un verrou institutionnel sans espace réel de compétition organisée.
Au PPA CI, la situation présente des similitudes, même si le contexte diffère. Stéphane Kipré, Ahoua Don Mello et plusieurs autres cadres ont été convoqués devant le Conseil de discipline pour avoir ignoré le mot d’ordre de boycott de la présidentielle d’octobre 2025 et des législatives de décembre 2025. Au total, plusieurs dizaines de militants ont été concernés à l’approche du congrès prévu en mai 2026.
Ce positionnement s’inscrit dans un contexte politique particulier marqué par l’inéligibilité de Laurent Gbagbo à la présidentielle. Le boycott constituait une forme de protestation politique. Sanctionner ceux qui ont choisi de participer au scrutin traduit alors une volonté de cohérence stratégique. Mais même dans ce registre, la verticalité du fonctionnement interroge.
Les primaires comme unique solution
Au fond, les deux partis se rejoignent sur un point essentiel. L’absence de véritables mécanismes de compétition interne.
Au RHDP, cette question a été posée avec force lors du congrès de juin 2025. Evariste Méambly, mais aussi Yaya Fofana, qui entendaient porter une ambition politique à l’intérieur du système, n’ont pas bénéficié d’un espace d’expression équitable. La désignation du candidat par acclamation a clos le débat avant même qu’il ne s’ouvre réellement.
Ce moment constitue un tournant. Car, il révèle un malaise profond. Lorsque les procédures internes ne permettent pas la confrontation des idées et des ambitions, celles-ci se déplacent naturellement vers l’extérieur, sous forme de candidatures indépendantes ou de dissidences.
Les législatives de 2025 ont confirmé cette réalité. Plusieurs cadres du RHDP ont contourné l’investiture officielle. Au PPA CI, des militants ont bravé le mot d’ordre de boycott. Dans les deux cas, la réponse a été disciplinaire. Mais la cause profonde demeure intacte.

En administrant des sanctions massives, les partis pensent restaurer l’autorité. En réalité, ils prennent le risque de fragiliser leur propre base. Exclure des élus porteurs d’une légitimité populaire revient à opposer la légitimité du parti à celle du peuple. Remplacer des responsables sans processus transparent fragilise la confiance interne.
Plus profondément, l’absence de primaires ouvertes prive les partis d’un mécanisme essentiel de régulation. Des primaires permettraient d’organiser la compétition, de légitimer les candidatures et de renforcer l’adhésion des militants. Sans cet outil, chaque échéance électorale devient une source potentielle de fracture.
Les grandes démocraties ont compris depuis longtemps que la discipline sans démocratie interne est une illusion de stabilité. En Côte d’Ivoire, les élections de 2025 ont révélé les limites de ce modèle.
Le véritable enjeu n’est plus la sanction. Il est la réforme.
Car, un parti qui ne sait pas organiser la compétition en son sein finira toujours par subir la contestation à ses marges.
Sékou Coulibaly

